Stupéfiants: «On assiste à une ubérisation du marché de la drogue»

Stupéfiants: «On assiste à une ubérisation du marché de la drogue»

Dans son rapport publié ce jeudi, l’Observatoire français des drogues et toxicomanies (OFDT) pointe la forte consommation française de cannabis, mais aussi de cocaïne. Des drogues devenues très faciles d’accès pour les consommateurs, explique le docteur Dan Véléa

  • L’Observatoire français des drogues et toxicomanies a publié ce jeudi son rapport sur la consommation de drogue des Français.
  • Le document pointe le goût des Français pour le cannabis, mais aussi pour la cocaïne, dont la consommation augmente.
  • Pour le Dr Dan Véléa, addictologue, « cette ubérisation du marché de la drogue » pousse à la consommation.

Simplicité. Modernité. Rapidité. Aujourd’hui, se faire livrer un gramme d’herbe ou de cocaïne est presque aussi facile que de se faire livrer une pizza. C’est l’un des points que déplore l’Observatoire français des drogues et des toxicomanies(OFDT) dans son rapport publié ce jeudi. L’OFDT, qui publie ce document tous les cinq ans, relève les évolutions de la consommation de produits stupéfiants en France, et observe ainsi que « parmi les drogues illicites, le cannabis demeure la première substance consommée (45 % d’expérimentateurs parmi les adultes, 11 % d’usagers dans l’année et 6 % dans le dernier mois), loin devant la cocaïne, avec environ 1,6 % d’usagers dans l’année ». L’OFDT relève également que « la proportion d’usagers de cannabis progresse parmi les adultes, traduisant le vieillissement des générations ayant expérimenté ce produit » dans leur adolescence. Une consommation « encouragée par la facilité avec laquelle on peut se procurer de la drogue », souligne le Dr Dan Véléa, psychiatre addictologue.

L’accès à la drogue n’a jamais été aussi simple. Aujourd’hui, on peut se faire livrer du cannabis ou de la cocaïne comme une pizza. Quel impact cela a-t-il sur les consommateurs ?

Certes, cela fait déjà un bon moment que les consommateurs peuvent se faire livrer de la drogue à domicile aussi facilement qu’une pizza. Mais les réseaux de distribution des drogues illicites se sont développés et simplifiés ces dernières années. Et que ce soit pour du cannabis, de la cocaïne ou des drogues de synthèse, acheter de la drogue est plus facile et accessible que jamais. On peut aussi se faire livrer sa drogue par voie postale, auquel cas la commande transitera par plusieurs pays avant d’arriver à destination. On peut également commander via les réseaux sociaux, et tout simplement par texto : les dealers mettent en place des codes spéciaux : on écrit par exemple qu’on veut commander du caviar, ce qui signifiera qu’on veut de la cocaïne de bonne qualité. C’est très bien organisé.

Et c’est tellement bien organisé que désormais, les dealers sont au fait des dernières tendances marketing pour fidéliser la clientèle. Carte de fidélité, promos ou encore texto de relance : tout est bon pour pousser les ventes. Ils vont même jusqu’à organiser des tombolas auprès de leurs clients, comme on l’a vu ces derniers jours à Grenoble.

Tout cela s’inscrit dans l’ubérisation de la société. Comme pour la nourriture, les transports ou les vêtements, on assiste aujourd’hui à une ubérisation du marché de la drogue. Et forcément, avoir accès à de la drogue 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7 pousse à la consommation. Le danger pour les clients est d’être orientés vers des drogues plus dures : un dealer qui vient livrer à un client le gramme de cannabis qu’il lui a commandé peut en profiter pour lui proposer de tester de la cocaïne ou une drogue de synthèse, dont les ventes sont plus lucratives pour lui. Le risque pour le consommateur est de développer une nouvelle addiction, pour les drogues dures cette fois.

Désormais, on peut même commander sa drogue sur Internet. Quelles sont les dérives particulières liées à ce canal de distribution de produits illicites ?

Il y a un danger très particulier avec les fournisseurs de drogue sur Internet, qui porte sur la concentration des produits stupéfiants. Les filières de production et de trafic du cannabis se sont organisées et professionnalisées, et font évoluer la qualité et la concentration en principe actif des produits qu’elles proposent. En ligne, on peut par exemple commander des graines de cannabis qui sont issues d’une fine sélection destinée à augmenter leur teneur en tétrahydrocannabinol, ou THC. Résultat : la teneur en THC de la résine de cannabis a quasiment quadruplé ces quinze dernières années.

Dans cette continuité, l’autre danger d’Internet, c’est l’accessibilité à des vidéos et autres tutoriels qui apprennent à l’internaute lambda comment fabriquer ses drogues de synthèse avec des ingrédients de base. C’est extrêmement dangereux.

Les Français sont les plus gros consommateurs européens de cannabis. Par quel moyen pourrait-on avoir un contrôle sur la consommation de drogues illicites ?

Cette appétence pour les drogues illicites, comme pour les opiacés d’ailleurs, est le signe d’une société qui va mal. Il faut se poser des questions au niveau de l’Etat sur le volet illicite de ce commerce. C’est un vieux serpent de mer qui semble s’agiter à nouveau en France, mais le contrôle des drogues illicites  en ce qui concerne le cannabis doit passer par une évolution de la législation. Dépénaliser ou légaliser le cannabis, encadrer sa production et sa vente : tout cela permettrait à l’Etat d’avoir le contrôle sur les produits qui circulent. D’autant qu’on le voit bien : la lutte répressive contre le cannabis est totalement inefficace, donc autant adopter une autre stratégie.

 

Source : https://www.20minutes.fr

Crédit photo : capture d’écran