Mon fils a été empoisonné » : dans la vallée de l’Orbiel, des enfants intoxiqués à l’arsenic par une ancienne mine

Trois enfants de Lastours (Aude) ont été intoxiqués après les inondations du 15 octobre 2018, qui ont charrié les déchets de l’ancienne mine de Salsigne jusque dans la cour de leur école. Les parents accusent les autorités de n’avoir rien fait.

« Vous êtes papa ? » Dans la cuisine de sa maison de Mas-Cabardès (Aude), Denis Morel a relevé ses lunettes pour nous regarder droit dans les yeux. « J’ai encore la chair de poule en vous racontant ça », enchaîne-t-il en montrant les poils qui se hérissent sur son bras. Début juin, « son petit coin de paradis »est devenu un « enfer médical ». En 2012, cet Ardennais de 66 ans a posé ces valises dans ce joli village de la vallée de l’Orbiel, en pleine montagne Noire. « On cherchait un endroit à la campagne pour élever nos enfants dans un air pur », explique-t-il. Victime de l’amiante, cet ancien travailleur du bâtiment avait profité de ses indemnités pour acheter une maison avec un peu de terrain.

A l’époque, personne ne parle aux Morel de la pollution qui empoisonne la vallée : les déchets de la mine d’or de Salsigne, la plus grande d’Europe, exploitée de 1892 à 2004. La réalité les a brutalement rattrapés, au début du mois de mai 2019, avant les vacances de Pâques. « Le maire de Lastours nous a annoncé qu’il fermait la cour de l’école parce qu’elle était contaminée à l’arsenic depuis les inondations de l’automne », poursuit le père de famille. Le 15 octobre 2018, l’Aude a été frappée par de violentes et mortelles inondations. L’Orbiel et ses affluents sont sortis de leur lit, disséminant les polluants de l’ancienne mine.

Des maux de ventre inexpliqués

Rapidement, les Morel font le lien avec les symptômes inexpliqués qui frappent leurs deux garçons, Benoît, 9 ans, et Lucas, 7 ans. Maux de ventre, maux de tête, nuits agitées, pertes d’appétit, rougeur à la gorge… « En mai, Lucas s’est recroquevillé en position fœtale tellement il avait mal au ventre. On a dû appeler les pompiers », raconte Denis. Aucun médecin consulté ne parvient à diagnostiquer l’origine du mal.

Après les révélations du maire, Cindy et Denis font passer à leurs enfants des tests d’urine au CHU de Carcassonne. Les résultats sont éloquents : Lucas et Benoît présentent des taux d’arsenic de 20 et 15 µg/g, bien au-delà de la valeur normale pour un adulte fixée à 9 µg/g par l’Institut national de recherche et de sécurité (INRS). « On a confié nos enfants à l’Etat. Il n’a pas le droit de nous les rendre avec ça », s’indigne Denis Morel en brandissant les analyses.

Les enfants Morel ne sont pas les seules victimes avérées de cette pollution, révélée à la mi-juin par Mediapart. Attablée dans un fast-food de la périphérie de Carcassonne, Sophie*, 32 ans, raconte la même histoire. Depuis janvier, Martin*, 4 ans, se plaint régulièrement de violents maux de ventre. « Je me suis même demandé s’il ne me mentait pas, retrace Sophie. J’ai arrêté le lait, le gluten. En fait, c’était l’arsenic. » C’est elle qui fait le lien après les révélations du maire de Lastours et prend l’initiative de faire analyser les urines de son fils. Martin présente un taux un peu moins élevé que les enfants Morel, à 12 µg/g.

« Mon fils a été empoisonné, c’est intolérable », assène la jeune femme. Les mots sont choisis avec soin. Sophie redoute les conséquences à long terme de cette intoxication et estime que l’Etat connaissait les risques qui pesaient sur l’école de Lastours. « Ils savent depuis longtemps qu’il y a de l’arsenic là-bas. Il ne faut pas avoir fait maths sup pour comprendre qu’il peut arriver jusque dans la cour », argumente-t-elle.

Des tonnes d’arsenic pur à flanc de colline

Pour aller « là-bas », il faut remonter de quelques kilomètres le Grésillou, ce ruisseau qui se jette dans l’Orbiel au pied de l’école de Lastours. Sur un flanc de cette vallée, à l’emplacement de l’ancienne mine de Nartau, la montagne Noire est blanche. « Ce n’est pas de la farine, c’est de l’arsenic pur. Tu vois la taille du bidule ? Ce n’est pas un petit tas de merde », cingle Frédéric Ogé.

Habitant de la vallée, l’ancien chercheur au CNRS sait de quoi il parle : il a écrit en 2004 un livre sur le « scandale sanitaire » des sites pollués en France. Selon ses estimations, cette montagne de déchets pourrait contenir jusqu’à 900 tonnes d’arsenic, extrait de la roche en même temps que l’or. Le lieu aurait même servi de décharge à l’un des exploitants du site.

La verse de Nartau (Aude), où de l\'arsenic est entreposé à l\'air libre, le 26 juin 2019.
La verse de Nartau (Aude), où de l’arsenic est entreposé à l’air libre, le 26 juin 2019. (THOMAS BAIETTO / FRANCEINFO)

En s’approchant, on peut lire un avertissement sur la pancarte usée : « Attention danger, risque de chute. » « C‘est la seule mesure de sécurité du site », ironise Frédéric Ogé. Des gabions, ces cages métalliques remplies de roches, ont tout de même été installés pour empêcher la colline de s’effondrer. Mais rien n’avertit le randonneur égaré de la pollution. « Ici, vous avez des gens qui ne prononcent jamais le mot pollution, mais parlent d’effets de la mine », raconte Frédéric Ogé. Nartau n’est pourtant que la plus visible des collines de déchets qui façonnent le paysage de la vallée de l’Orbiel : un peu plus bas, 11 millions de tonnes de résidus toxiques forment les collines d’Artus et Montredon.

Vous êtes ici dans l’une des plus grandes décharges chimiques du monde.Frédéric Ogéà franceinfo

Un coup d’œil à la pente permet de visualiser le scénario privilégié par le maire de Lastours et les parents. Le 15 octobre 2018, les pluies ont entraîné le poison dans le ruisseau situé en contrebas et contaminé la cour de l’école en aval. « Il faut faire d’autres mesures pour en avoir la certitude, mais il y a de fortes chances que cela viennent de Nartau. Nos mesures montrent qu’il y a plus d’arsenic en aval qu’en amont de la zone », explique Philippe Behra, professeur des universités à l’Institut national polytechnique de Toulouse, qui étudie la zone depuis les inondations. En ce jour de canicule, le lit asséché du Grésillou est d’ailleurs blanc au pied de la pente.

« Des gens qui mentent depuis des années »

Il aura pourtant fallu huit mois et la persévérance du maire de Lastours pour que les autorités réagissent. Max Brail connaît bien l’arsenic. Jusqu’en 1995, il travaillait au four dans lequel la roche était brûlée pour extraire de l’or. Il est aujourd’hui un « nez percé », le surnom des anciens salariés de la mine dont la cloison nasale a été détruite par l’arsenic. Dès le mois d’octobre, il pose la question de la pollution par déplacement des sédiments au préfet. « Il m’a répondu que le BRGM [Bureau de recherche géologique et minière] avait fait le nécessaire et qu’il n’y avait pas de problème », retrace l’édile. La cour de l’école est nettoyée des débris du sinistre et rendue aux enfants à la fin 2018.

C’est la visite de Philippe Behra et de ses collègues toulousains, dans le cadre d’un programme de recherche sur la vallée de l’Orbiel, qui va précipiter les choses. Ce chercheur indépendant avait déjà aidé La Dépêche du Midi à établir que l’Orbiel et le Grésillou étaient gorgés d’arsenic après les inondations. Le 16 avril 2019, l’une de ses collègues promène son pistolet à fluorescence X dans la cour de l’école de Lastours et constate des concentrations inquiétantes, jusqu’à 550 µg par gramme de sédiments.

Il n’existe pas de définition d’un sol « normal ». Mais le bruit de fond géochimique de la vallée (c’est-à-dire la teneur moyenne naturelle en l’absence de l’action de l’homme) serait plutôt compris entre 10 et 40 µg/g. « Il n’y a pas de débat. Ce sont des valeurs très élevées », estime Philippe Behra.

La cour de l\'école de Lastours (Aude) a été inondée le 15 octobre 2018.
La cour de l’école de Lastours (Aude) a été inondée le 15 octobre 2018. (THOMAS BAIETTO / FRANCEINFO)

Le maire ferme alors immédiatement la cour de l’école et prévient le préfet par courrier le 18 avril. Il fait décaisser la cour à la pelleteuse pour se débarrasser des terres polluées. Amer, Max Brail regrette aujourd’hui d’avoir fait confiance « à des gens qui mentent depuis des années »« Quand le BRGM dit blanc, en fait, c’est noir », résume-t-il. Dans son rapport final (en PDF), publié un mois plus tôt, le BRGM tire des conclusions diamétralement opposées à sa thèse : « La part de résidus contaminés venant de la verse de Nartau, et ayant été entraîné dans le Grésillou, est probablement restée très réduite. »

Une nouvelle étude lancée

Dans la vallée, personne n’a oublié la réaction du préfet de l’Aude quand une journaliste de « Pièces à conviction » a voulu lui montrer des images tournées à Nartau. Dans l’émission diffusée le 6 mars, Alain Thirion écarte du bras l’écran qui lui est tendu pendant que sa chargée de communication tente d’obstruer la caméra avec son téléphone.

A l’époque, le préfet martèle qu’il n’y a pas « surpollution » due aux inondations. La direction régionale de l’environnement, de l’aménagement et du logement (Dreal), l’organisme préfectorale chargé de gérer les sites pollués, parle dans les colonnes du Monde d’une « absence de risque sanitaire pour les populations ». Pendant ce temps, l’agence régionale de santé (ARS) de l’Occitanie lance bien un programme d’études. Mais il porte sur… la contamination des légumes. A leurs décharges, les autorités sont alors en pleine gestion des inondations qui ont ravagé la région.

Huit mois après les inondations, le discours a bien changé. Devant les élus locaux et les associations, Alain Thirion, entouré par des responsables de l’ARS et du BRGM, annonce le 25 juin une batterie d’arrêtés préfectoraux pour interdire l’accès aux aires de jeu et cours d’école inondées en octobre, bannir la consommation de légumes de la vallée et interdire la baignade. Des mesures transitoires, le temps qu’une grande étude, sous la direction du chercheur indépendant Philippe Behra, permette de caractériser la pollution de la vallée. Un accompagnement médical est promis pour les élèves de l’école de Lastours et les trois victimes identifiées, qui vont mieux depuis qu’elles ont quitté l’école, ont rendez-vous au centre antipoison de l’hôpital Purpan à Toulouse.

Aux journalistes réunis dans son bureau, le préfet résume la nouvelle position officielle : « La zone est polluée, oui. Maintenant, y a-t-il un risque ?, s’interroge Alain Thirion. Je n’ai pas la réponse. Les services spécialisés m’ont dit que non. Là, maintenant, il y a un doute. J’espère qu’on conclura qu’il n’y pas de risque. »

Je ne suis pas médecin ou scientifique. Je me suis fondé sur les réponses qu’on m’a faites.Alain Thirion, préfet de l’Audeà franceinfo

Il en faudra un peu plus pour restaurer la confiance dans la vallée, où l’on s’inquiète également de la qualité de l’air et de l’effet cocktail provoqué avec les autres substances toxiques de la zone. Echaudés par des années de lutte, les associations locales demandent à voir. D’autant plus que de nombreuses études documentent depuis longtemps les impacts sur la santé  cancer de la gorge, du larynx, du système digestif  de l’activité minière. En 2013 déjà, le béal de Sindilla, un petit cours d’eau de la vallée, avait pris une couleur rouille. La préfecture communique alors sur un taux d’arsenic 20 µg par litre. Le Canard enchaîné révèle deux mois plus tard qu’il faut en réalité multiplier le chiffre officiel par 223 pour arriver au bon taux : 4 469 µg/L.

Dans les conversations, le sentiment d’un mépris de la part des autorités est vif. La réaction rapide de l’agence régionale de santé parisienne après la découverte d’une intoxication au plomb liée à l’incendie de Notre-Dame a soulevé beaucoup d’amertume dans la vallée de l’Orbiel. « Nous ne sommes pas traités pareil ici et à Paris, constate Max Brail. Dans cette République, nous ne sommes pas égaux. »

« On attend des actes »

Délégué des parents d’élèves de l’école de Lastours, Emeline a, elle, « envie d’y croire ». Elle a pu assister à la Commission locale d’information (CLI) qui s’est tenue le 25 juin et présenté les demandes des parents au préfet. « Il y a eu de belles paroles. Maintenant, on attend des actes », résume-t-elle. Des actes, ainsi que les résultats des analyses initiées par de nombreux parents dans la foulée des Morel et de Sophie. Une vingtaine d’enfants sont scolarisés à Lastours, sans compter ceux qui, comme Benoît Morel, y viennent pour la garderie. Pendant de longs mois, tous ont joué dans la cour et sont susceptibles d’avoir été en contact avec l’arsenic.

Karine, 42 ans, refuse cependant de paniquer, d’autant plus que les analyses de sa fille, reçues le 28 juin, sont bonnes (4 µg/g). « Je fais partie des parents plus modérés, je cherche à avoir plus d’éléments », confie-t-elle. Mathieu, 30 ans, est du même avis : « Je ne veux pas banaliser, mais il faut relativiser. Tout le monde gueule depuis deux semaines, alors qu’on n’a pas encore les résultats pour tous les enfants. » Mais pour Denis Morel, il n’y a aucun doute : « Nous sommes à la veille d’un scandale sanitaire. »

* Les prénoms ont été modifiés

Source : https://mobile.francetvinfo.fr