Dans les coulisses d’un couac gouvernemental

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Le renoncement à une partie des mesures annoncées par le gouvernement a provoqué la révolte des députés marcheurs.

Récit d’une fronde de quelques heures.

C’est l’histoire banale d’un couac politique mais bien révélateur de l’incompréhension qui règne entre l’exécutif et les parlementaires, des turbulences entre Matignon et les députés de La République en marche, de la zizanie entre les technocrates de la haute administration et l’autoproclamé nouveau monde.

En macronie, ce mardi, la journée avait de toute façon mal démarré.

La réunion hebdomadaire du groupe majoritaire transpire l’agacement, la colère, l’impatience et la fatigue.

Face à des parlementaires pressés d’en finir, le Premier ministre Édouard Philippe détaille les mesures annoncées la veille dans son entretien avec Les Échos.

« En gros, c’était le SAV de son interview.

Il nous expliquait ce qu’il fallait voter, et basta », raconte l’un des députés présents, qui peste encore : « Il a brassé du vent et on a grogné, comme bien souvent depuis ces dernières semaines. »

En effet, pour nombre de députés LREM, le compte n’y est pas.

Face aux caciques de l’exécutif, Aurore Bergé et Guillaume Chiche décochent les premières flèches et reprochent au gouvernement de ne pas respecter les mots choisis par Emmanuel Macron lors de son intervention télévisée.

Un marcheur traduit : « Quand le président de la République déclare que le salaire d’un travailleur au smic augmentera de 100 euros par mois, ce n’est pas pour que le gouvernement explique ensuite que la hausse ne bénéficiera qu’à 45 % de foyers fiscaux. C’est de la magouille de technocrate, tout ça ! »

Ce matin-là, le grondement des députés de la majorité contre l’exécutif se fait plus fort que ces derniers temps.

Et Édouard Philippe de se défendre devant les députés : « L’Élysée et Matignon sont sur la même ligne, il ne peut en être autrement. » Fermez le ban  ? Non.

À en croire un député qui, 24 heures plus tard, ne décolère toujours pas : « On ne peut pas dire un jour qu’on va plus écouter les parlementaires et travailler avec eux et le lendemain faire une interview en annonçant des mesures qui ne collent qu’à moitié à la parole présidentielle et en rien avec les remontées de terrain que nous faisons. »

« La tête sous l’eau »

Il vient de sonner 14 heures quand certains députés apprennent de Matignon l’annulation des mesures d’aide à la transition écologique annoncées en novembre.

Exit, donc, l’extension du chèque énergie à 2 millions de nouveaux bénéficiaires, le relèvement du barème kilométrique et le doublement de la prime à la conversion pour les gros rouleurs.

De quoi réaliser 130 millions d’euros d’économies pour le budget 2019, se justifie-t-on chez le Premier ministre.

« Une broutille, rétorque un macroniste de la première heure, quand on vient de lâcher 10 milliards une semaine plus tôt. »

Pendant deux heures, nombre de députés vont tenter de convaincre le cabinet du Premier ministre de revenir sur cette décision, en vain.

À 16 h 40, les marcheurs assis dans l’hémicycle du palais Bourbon tombent des nues : leur smartphone, souvent dans leur main, toujours face visible sur leur pupitre, affiche l’alerte de l’AFP.

Beaucoup sont pris de court, même à Bercy où les conseillers ministériels se dédouanent auprès des parlementaires à coups de « ce n’est pas nous, c’est Matignon ».

Matthieu Orphelin, qui bataillait en novembre pour la mise en place de ces mêmes mesures, dénonce « une vraie erreur » sur Twitter.

Sur les différentes boucles Telegram tenues par les députés de la majorité, c’est la foire aux messages de colère.

« On ne peut pas faire ça, pas maintenant. On se plante complètement ! » s’emporte un député quand un autre enchaîne avec ironie : « L’idée de Matignon, c’est de nous remettre la tête sous l’eau  ? »

Car c’est bien la méthode « Matignon » qui fait enrager La République en marche. « C’est une insulte qui nous est faite, s’emporte un élu de l’Ouest.

Plutôt que de commenter une interview dans Les Échos déjà faite en réunion le matin, pourquoi n’a-t-on pas débattu de ces annulations  ? » Pendant que certains s’emportent par messages interposés, d’autres tentent encore de convaincre Matignon de changer son fusil d’épaule.

Si Matthieu Orphelin, Hugues Renson et Guillaume Chiche à l’origine de ces mesures montent rapidement au créneau, d’autres, comme Bénédicte Peyrol, cheffe de file de la commission des Finances, Célia de Lavergne (commission des Affaires économiques) et Laurent Saint-Martin, font chauffer les portables des cabinets de plusieurs ministres.

Plutôt bonne élève à son habitude, Amélie de Montchalin négocie en direct avec le cabinet du Premier ministre.

« Si on ne recule pas, on torpille le message d’Emmanuel Macron.

On devient illisible et c’est la technostructure qui gagne », martèle l’un d’eux aux membres du gouvernement.

« Calculette » et « amateurisme »

Conséquence : la fissure entre l’exécutif et la majorité s’est un peu plus accentuée. « Nous étions convaincus d’une chose », résume a posteriori un de ces « frondeurs ». « Il était hors de question de plier l’échine cette fois.

Pendant un instant, la loyauté avec le gouvernement n’avait plus de sens.

C’était l’annulation et la guerre intestine, ou le couac. »

Preuve des tensions s’il en fallait, certains députés tiennent même le directeur de cabinet du Premier ministre, Benoît Ribadeau-Dumas, pour responsable du micmac.

« Il a toujours eu ce genre de réflexe de techno, calculette dans les mains.

Cette fois, il a rajouté l’amateurisme », poignarde un influent député de La République en marche.

Et un ministre d’abonder : « Même si nous sommes tous membres de la majorité, les ministres ne poursuivent pas les mêmes intérêts que les parlementaires.

Les premiers veulent passer leur texte de loi in extenso quand les autres bataillent pour l’enrichir.

Le problème avec Benoît, c’est qu’on ne sait plus quel intérêt il défend.

Celui de l’exécutif ou celui de la technostructure  ? »

À 19 h 20, c’est une autre dépêche qui provoque les railleries des observateurs politiques et un soupir de soulagement dans la majorité : « Gilets jaunes : les mesures annoncées en novembre finalement maintenues (Matignon à l’AFP). »

Si quelques députés n’en gardent pas moins une dent  encore une  contre le Premier ministre après cet épisode, le député LREM Guillaume Chiche préfère souligner ce qu’il pourrait avoir de bénéfique : « C’est dans l’adversité, quand ça commence à transpirer et à batailler pour avancer, que l’on fait ressortir ce qu’il y a en nous de meilleur. » L’élu de Paris Hugues Renson, vice-président de l’Assemblée, renchérit : « S’il doit y avoir une conclusion heureuse de cette séquence, c’est que le groupe a montré son utilité. Nous ne sommes pas des empêcheurs de tourner en rond.

Nous pouvons passer des messages et influer sur la politique menée. »

Ce qui rassemble les marcheurs, c’est avant tout l’optimisme.

 

Source : https://www.lepoint.fr

Crédit photo : capture d’écran ( https://www.lepoint.fr )

 

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