Sans domicile, elle n’a pas le droit à un logement social: “C’est la galère”

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L’obtention d’un logement social dépend de plusieurs critères. Des points de priorité sont attribués aux candidat(e)s. En fonction de ceux-ci, les Centres Publics d’Action Sociale (CPAS) délivrent ou non une attestation de sans-abrisme.

Sandrine Manchel (39 ans) est désemparée. Elle s’est vu refuser l’attestation du CPAS de Charleroi dans le cadre d’une demande de logement social. Pourtant, cela fait deux ans qu’elle est hébergée chez un ami à Marchienne-au-Pont. Elle n’y est même pas domiciliée. Elle reçoit ses courriers au CPAS même.

“Je devais être à la rue à la fin du mois d’avril parce que mon entente avec celui qui m’accueille n’était plus super. J’ai téléphoné à mon assistante sociale pour le lui expliquer. Il fallait que je trouve rapidement un logement. Elle a fait passer mon dossier au Comité Spécial du Service Social afin que je bénéficie d’un logement social. Ma demande a été refusée. Pour le Comité, cela fait deux ans que je loge chez quelqu’un et à leurs yeux, il ne s’agit plus d’un hébergement, mais d’une cohabitation. Heureusement, j’ai finalement trouvé un arrangement avec le Monsieur chez qui je vis. Sans cela, j’aurais été à la rue! Peut-être qu’à ce moment-là, le Comité aurait bougé son cul (sic)”.



En échange d’un toit, Sandrine Manchel paie sa nourriture et s’occupe des tâches ménagères de la maison: “C’est un minimum pour moi!”

Raison officielle
Par courrier, le Comité Spécial du Service Social du CPAS de Charleroi justifie sa décision comme suit: “L’enquête sociale (…) laisse apparaître que vous ne pouvez pas être considérée comme étant sans abri, ni victime d’un événement calamiteux. En effet, vous résidez chez un tiers (non apparenté et non obligé alimentaire à votre égard) depuis novembre 2019. Bien que ce dernier ne permet pas votre domiciliation au sein de son domicile afin de ne pas perdre ses droits au bénéfice de ses indemnités de mutuelle, cela ne peut plus être considéré comme étant un hébergement provisoire, mais bien une cohabitation”.

Incompréhension
Notre interlocutrice ne comprend pas: “Pourtant, je touche mon Revenu d’Intégration Sociale comme sans-abri”.

Doit-elle finalement se retrouver sur le trottoir pour rentrer en considération pour un logement social? Contacté par nos soins, le responsable du service Communication au CPAS de Charleroi, Didier Neirynck, ne veut pas s’épancher sur un cas personnel. En revanche, il accepte de parler de la situation générale: “Nous ne laissons aucune femme dans la rue à Charleroi. Il y a des maisons d’accueil pour elles”.

Et si un hôte confirme par écrit qu’il compte mettre à la porte une personne hébergée depuis deux ans, cela changerait-il la donne? “Non, mais il existe d’autres solutions pour aider les gens à accéder au logement ou à conserver le logement (voir encadré au bas de l’article)”.

Critères d’admission
Tout d’abord, il décrit les critères qui ouvrent la porte à la fameuse attestation du CPAS: “Est éligible la personne qui a perdu récemment un logement ou est sur le point de le perdre à condition qu’elle ne dispose pas de ressources financières suffisantes. Ou celle qui séjourne dans une structure de logement provisoire telle qu’un abri de nuit ou un centre d’accueil”.

Pour lui, un refus signifie que la situation analysée n’est pas considérée comme urgente par rapport à d’autres dans la recherche d’un logement: “Mais cela ne veut pas dire que le CPAS ne fait rien. Notre Cellule Logement aide les personnes à trouver une demeure. Nous travaillons également en collaboration avec le Relais Social de Charleroi”. Le Relais Social carolo propose toute une série de structures d’accueil temporaires. Mais celles-ci sont très souvent surchargées.

Propriétaires récalcitrants
Quant au soutien de la Cellule Logement du CPAS dans la quête d’une habitation, il ne suffit pas toujours pour surmonter les obstacles. “C’est la Belgique. Rien ne va pour les gens au CPAS!” désespère Sandrine Manchel. “Car les propriétaires font aussi des amalgames. Or, ce n’est pas parce que l’on est au CPAS qu’on ne paie pas son loyer ou qu’on abîme le logement. Seule une minorité agit de la sorte. Beaucoup de propriétaires ne veulent pas non plus de la caution du CPAS.

J’ai 1.000 euros en cash pour les cautions. Mais même comme ça, je galère.

Sandrine Manchel, Pensionnaire du CPAS de Charleroi
Ce n’est pas de l’argent cash dans leur poche. Il est bloqué sur un compte bancaire. Les proprios préfèrent que la caution soit payée en liquide pour la donner à l’ancien locataire qui doit retoucher la sienne. Quand vous êtes au CPAS, c’est la galère pour trouver un logement. Pourtant, j’ai 1.000 euros en cash pour les cautions. Mais même comme ça, je galère. Aussi quand je visite un logis, je dois dire que je n’ai pas d’animaux. Car si je le dis, c’est mort! En plus, les miens, ce sont des American Staff. C’est encore pire!”

Didier Neirynck confirme ces difficultés: “Il est vrai que les logements sur le marché locatif à destination des gens à petit budget sont difficiles à trouver. Beaucoup de propriétaires privés ne tolèrent pas les bénéficiaires du CPAS. Pourtant, c’est illégal. Une personne lésée pourrait déposer plainte et cela a d’ailleurs déjà fait jurisprudence. C’est alors à la police administrative de la ville d’agir”.

Pénurie de logements
Il ne nie pas non plus qu’il n’y a pas suffisamment de logements à Charleroi: “Ce n’est pas un secret. Toutes les grandes villes du pays sont confrontées à ce souci. Le marché locatif est compliqué. Il y a énormément de demandes. Il manque de logements privés accessibles et de logements sociaux même si beaucoup d’acteurs dont La Sambrienne (NDLR. la Société de Logements de Service Public de la Ville de Charleroi et de la commune de Gerpinnes) tentent d’y remédier”.

Bâtiments inoccupés
Pendant ce temps-là, beaucoup de bâtiments appartenant à la Ville de Charleroi restent inoccupés. C’est même une préoccupation majeure des partis de l’opposition au niveau communal.



L’Échevin carolo des Bâtiments et de l’Énergie, Xavier Desgain (Écolo), a fait un état des lieux par écrit: “Les services disposent d’une liste de près de 450 immeubles bâtis et non bâtis, propriétés Ville et héritage d’une autre période sur laquelle je ne m’étendrai pas parmi lesquels se trouvent en effet certains bâtiments vides. Il faut néanmoins attirer votre attention sur ce qui se cache derrière le caractère ‘vide’ d’un bâtiment. Il peut être sur le point d’être proposé à la vente. Il peut être en attente de rénovation pour y installer un service, un organisme partenaire (ASBL, CPAS…) ou être mis en location via La Sambrienne. Il peut parfois être en trop mauvais état pour une rénovation et est en passe d’être démoli.”

L’élu pointe deux partenaires privilégiés dans la réflexion: “Lors de chaque aliénation de bien, il est d’abord pris contact avec le CPAS et La Sambrienne pour connaître leur intérêt pour celui-ci. La Sambrienne a d’ailleurs marqué son intérêt pour une série d’entre eux et la procédure suit son cours en ce sens. Si aucun des acteurs n’est intéressé, nous établissons autant que faire se peut une concertation avec les secteurs associatifs qui pourraient être intéressés par un de ces bâtiments. À ce propos, nous recevons régulièrement des demandes du secteur associatif, mais force est de constater que ces acteurs de terrain ne trouvent que très rarement ce qu’ils recherchent dans notre patrimoine bâti”.

Espoirs
Il fonde également beaucoup d’espoirs sur la reconstruction de Charleroi: “La cité administrative, lorsqu’elle sera en mesure d’être opérationnelle, va libérer une série de bâtiments actuellement occupés par des employés de la Ville. Une réflexion a d’ores et déjà été lancée afin de préparer au mieux la libération de ces bâtiments afin qu’ils puissent ensuite accueillir dans les meilleures conditions des associations ou du logement et afin d’en limiter la durée d’inoccupation. Nous savons en effet d’expérience que les bâtiments inoccupés trop longtemps se dégradent rapidement. Ce qui doit bien sûr être évité”.


“Foutue dehors”
En attendant, Sandrine Manchel doit prendre son mal en patience. Un mal qui la ronge depuis plusieurs années maintenant: “Ça fait cinq ans que je n’ai plus de logement, car avant d’être où je suis, j’étais dans la rue à Mons. Je vivais dans une tente avec les chiens et mon ex-compagne qui est originaire de Charleroi”.

Auparavant, elle habitait avec son ancienne petite amie chez ses parents: “Mon père en a eu marre que je lui laisse les chiens, que nous rentrions toujours tard et que nous le réveillions. Il nous a tapé dehors en plein mois de février. En plein hiver! Cette nuit-là, nous avons dormi dans notre auto. Puis, nous nous sommes retrouvées chez un pote pendant deux mois avant de nous retrouver sous la tente. Nous avons dû aller faire la manche à Ikea à Mons”.

Pas de job
Si elle en est arrivée là, c’est parce qu’elle n’a forcément pas trouvé un job pour pouvoir se nourrir: “J’ai fait des cours de promotion sociale comme auxiliaire polyvalente. Mais je n’étais plus à l’école quand des changements ont été opérés avec les numéros INAMI. J’en ai quand même un, mais je n’ai pas de numéro de visa. Pour l’obtenir, je dois refaire un an d’études”. Le numéro INAMI est indispensable pour pouvoir attester les prestations relatives à la qualification qui sont mentionnées dans la nomenclature des prestations de santé. Le visa donne l’accès à la profession. Il est délivré par le Service Public Fédéral (SPF) Santé publique.

“Pourtant, j’adore bosser dans les homes” assure-t-elle. Mais avant d’envisager une reprise des cours, elle a besoin d’un domicile.

En 2019, le CPAS de Charleroi a fourni 753 attestations en rapport avec une demande de logement social pour 500 en 2017. Tous les trois mois, une demande peut ou doit être réintroduite selon les cas.



Source
Crédit photo : Capture d’écran

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